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31 Décembre 2013
Interview Pika/Japan expo
Bonjour Reno, merci à toi de nous accorder cette seconde interview. La question va te sembler étrange, mais qu'as-tu avec le caca ? Je m'explique : On retrouve cette thématique de l'excrément depuis les débuts de Dreamland, que ce soit par les géants criant des insanités ou dans le tome 12. Aurais-tu une phobie du caca ?

Ah non, au contraire, je suis un passionné du caca ! Je les mets au congélo dans des petits Tupperware avant de marquer l'année !
Plus sérieusement, le caca est un délire qui revient souvent entre potes, entre mecs surtout. Dreamland est mon histoire, je me base sur des choses que j'ai vues. C'est vrai que Terrence qui chie dans un sac, c'est un peu extrême, mais ça représente ce que j'ai pu vivre en soirée, je l'ai bien sûr adapté au scénario.


Notre dernière interview remonte au tome 5. Est-ce que ton point de vue sur ta profession et tes méthodes de travail ont changées ?

Mon point de vue a changé comme le milieu a changé. Il y a 7 ans, nous étions une poignée à faire du manga à la française tandis qu'à l'heure actuelle, chaque éditeur cherche légitimement à lancer ses propres créations. De plus en plus d'auteurs franco-belges se lancent, ce qui est très bien, je me demande même pourquoi nous n'en sommes pas arrivés là plus tôt.
Aussi, l'état d'esprit des lecteurs a changé. Actuellement, j'entends beaucoup de « c'est génial que ce soit français !» alors qu'il y a six ans, le même public disait l'inverse. Malgré le soutien que j'ai reçu dès le départ, nous sommes passés du « c'est bidon le manga français » au « merci d'être français ». Ce n'est pas tant moi qui ai évolué psychologiquement, mais plutôt le public qui s'est ouvert.


Au tome 12, que penses-tu de Dreamland ? Y a-t-il des séquences que tu aimerais modifier ou rajouter ?

Pas du tout. Bien entendu, mes premières pages sont bourrées d'erreurs, et c'est normal pour un auteur ou un artiste de constater ses anomalies, nous sommes des éternels insatisfaits. J'assume entièrement ce que j'ai fait et je n'ai rien à changer.


Parle-nous de la réédition des trois premiers volumes de Dreamland.

Dreamland est une immense spirale positive où tout arrive au bon moment. Il n'y aurait pas eu cette réédition si la série ne s'était pas exportée en Allemagne. Lorsque tu veux vendre les droits à l'étranger, tu as beau dire « Regardez, mon auteur dessine bien au tome 10 », il faudra avant tout vendre des tomes 1. Il s'est avéré qu'au même moment où les négociations avec l'Allemagne avaient lieu, j'avais repris les dix premières pages de Dreamland en incluant plus de trames, juste pour mon délire. Lorsque Pika est revenu vers moi pour me faire part des difficultés des négociations vis à vis du dessin, j'ai proposé ces dix pages retouchées en guise d'aperçu. Elles ont plu aux allemands qui ont décidé de publié la série si les premiers tomes étaient retouchés de la même manière. La réédition est partie de là. Je suis quelqu'un d'entier et je n'ai pas voulu me limiter au premier volume, mais bien retoucher les trois premiers. Il faut savoir que je n'ai pas redessiné ces chapitres : j'ai ouvert mes anciens fichiers en ajoutant les trames et en corrigeant les imperfections, par exemple en replaçant un œil mal calibré.

Si Pika a tenu à sortir ces trois volumes retouchés en France, c'est aussi pour tenter de gagner un public qui aurait pu me bouder à mes débuts, et relancer la série. Mais d'un autre côté, je ne voulais pas trop entrer dans l'aspect mercantile de la démarche, je ne voulais pas faire une nouvelle édition au sens propre du terme avec simplement une nouvelle couverture ou des suppléments inédits. Non, je retravaille chaque page afin que le lecteur en ait pour son argent. Comme ça, je n'oblige pas ceux qui ont l'ancien tome 1 à acheter de nouveau l'exemplaire. C'est juste une réimpression améliorée qui ne concernera que les trois premiers volumes de la série.
Il faut savoir que le marché du manga a changé et si Dreamland a marché au moment de sa sortie, c'est parce que le public m'a soutenu et que l'offre était différente. Si le premier tome paraissait à l'heure actuelle, il aurait bien plus de mal à s'imposer sur le marché.


En dehors de l'Allemagne, est-il prévu que Dreamland atteigne d'autres pays ? Je pense notamment à l'Italie qui est très friande de manga.

Il faudrait demander à Pika lui-même. Connaissant le marché, je ne suis pas surpris de l'exportation de Dreamland en Allemagne tant l'offre est similaire, les chiffres sont simplement moins importants qu'en France. L'Espagne et l'Italie sont aussi des grands consommateurs de manga et s'il n'y a rien d'officiel, je pense que ce sont ces deux pays qui seraient susceptibles d'accueillir Dreamland. Éventuellement, l'Amérique du Nord et le Japon pourraient aussi être concernés, mais c'est juste une réflexion de ma part. J'écris mon histoire sans ambition particulière. Le Japon n'est pas mon El Dorado. Une publication là-bas serait juste bénéfique pour mon portefeuille, mais ça s'arrête là.


Ta manière de travailler a beaucoup évolué. Peux-tu nous en parler ?

Quand on y réfléchit, on voit qu'il y a bien plus de travail dans le volume 12 que dans le premier tome, j'ai pourtant dessiné dans le même laps de temps. J'ai dû optimiser beaucoup de techniques et suis devenu perfectionniste. Étant moins laxiste sur certaines cases, je prends mon temps. Il y a aussi mes potes qui m'aident depuis le tome 1 : nos façons de travailler sont différentes, mais ils sont toujours là pour m'épauler.
En fait, j'ai beaucoup plus de recul quant à ma façon de travailler : J'enchaine tout le tome d'une traite sans prendre le temps d'apporter des corrections sur les défauts dont j'ai conscience. Lorsque le volume est fini, je reviens sur mon travail, je corrige grâce au recul que j'ai acquis grâce à l'élaboration du tome. C'est une technique que j'utilise depuis le tome 9. Concernant l'utilisation de logiciels, j'ai acquis quelques techniques et raccourcis. Je suis allergique au numérique et malgré les conseils de mes amis, je reste fidèle à ma plume. Je reconnais que l'utilisation des programmes est un gain de temps alors j'ai fait un compromis, je ne les utilise que pour certaines étapes du dessin comme les trames.
Il y a une constante recherche de la perfection, des techniques qui permettront de dessiner mieux et plus rapidement. Pour ma part, je ne suis pas de ceux qui préfèrent être rapide, je privilégie la qualité de mon tome pour Dreamland.


Peux-tu nous parler de la fabrication même d'un tome de Dreamland ?

Depuis sept ans que je travaille sur Dreamland, les choses ont changé avec Pika. Il y a eu une refonte de l'équipe éditoriale qui a engendré un déblocage dans la communication, je suis davantage au courant de comment se fabrique mon bouquin. Je mets ma main à la patte, ça permet de décider quel papier sélectionner, par exemple. Il y a un vrai investissement de la part de Pika. On met le paquet et sans prétention aucune, je peux dire qu'en terme de qualité, Dreamland est le manga le mieux édité en France. D'ailleurs, la fabrication d'un tome de Dreamland met plus de temps que celle d'un Fairy Tail.
Contrairement aux autres éditeurs qui font du Global Manga, Pika met les moyens pour créer le titre de meilleure qualité en terme d'édition. Tous les choix éditoriaux ont été réfléchis, comme la couverture mate par exemple.


A propos du papier mat, on remarque qu'il est utilisé par les couvertures depuis le tome 10. Les retirages des tomes 4 à 9 bénéficieront-ils du même matériau, afin de donner une uniformité à la collection, en rendant les premiers tirages plus « collectors » ?

Une fois les stocks épuisés, les volumes partent en réimpression. Voilà un an déjà que les retirages ont commencé et que les tomes 6 à 9 sont déjà dans les librairies avec un papier mat.


Pourquoi avec choisi ce papier d'un volume à l'autre ?

Dreamland, c'est l'œuvre d'un p'tit gars qui grandit. Avant le tome 10, je me suis rendu compte qu'un papier mat avait plus la classe qu'un papier brillant, c'est quelqu'un chose qui m'a pris du jour au lendemain. Ce sont les choix d'un auteur qui apprend et dont les envies changent quand on lui donne les moyens. Il faut juste que cela n'ait pas de répercussions sur le prix final du livre.


Dreamland a atteint le tome 12 et nous pouvons désormais entrevoir le cheminement de la suite de la série. Ainsi, t'es-tu fait une idée du nombre total de volumes que contiendra ton œuvre ?

En fait, j'ai écrit le début et la fin de Dreamland en même temps. Je ne savais pas exactement ce qui se passerait dans le tome 12, mais j'ai déjà mis au point les grands axes de la série, le schéma des différents arcs. Le nombre de tomes est défini dans ma tête et même si je suis susceptible de rajouter de nouveaux éléments ou d'en enlever, je fais confiance à mon sens de l'improvisation pour respecter ce nombre de volumes. Je ne tiens pas à faire une série à rallonge, Dreamland se terminera comme je l'ai décidé au départ. Ainsi, je ne trahirai pas mes années de travail, ni même mon public, il y aura une fin cohérente.


Comment juges-tu la fin de ton manga ?

J'ai écrit mon histoire, je suis confiant. Je lis beaucoup de manga, j'ai l'impression que la fin que j'ai imaginée apportera quelque chose de nouveau. Ou plutôt, elle sera différente des fins que l'on connait habituellement. On peut détester comme adorer. J'attendais qu'on me donne l'opportunité de créer mon histoire, et aller jusqu'au bout sera une immense fierté. En se projetant dans quelques années, on se dira peut-être que Dreamland n'est ni un shônen, ni un shojo, ni un seinen, mais simplement l'histoire d'un petit gars qui grandit avec ses lecteurs. Je m'en rends compte en rencontrant les fans depuis des années.
Je pense que Dreamland est à part de ce qui est proposé sur le marché du manga, c'est ça que je trouve super cool.


On remarque que le personnage de Ben change souvent d'apparence. Est-ce une volonté de ta part, ou ton trait qui évolue ?

A Montpellier, on appelle les gens comme Ben les « kékés », c'est l'inverse de Terrence qui est un « moumou », style street-skate. Ben est le genre de mec propre sur lui, qui suit les tendances. Vu que Dreamland est une histoire ancrée dans la réalité, j'adapte Ben aux modes. C'est ce que je trouve intéressant dans Dreamland. Les personnages ont leur façon de s'habiller mais changent de vêtements tout le temps, à l'inverse de Goku qui porte le même kimono en permanence. (rires)


En fait, tu retranscris des citoyens français ordinaires. Cela permet aussi une meilleure identification, non ?

C'est ça, chacun a son style. Toi-même tu peux avoir une façon de t'habiller qui est vouée à évoluer, c'est le cas de Ben. Pour prendre l'exemple d'Eve, on me demande souvent quelle est sa couleur de cheveux. Dans ma vie, j'ai eu des copines qui changeaient de temps en temps de teinture de cheveux, Eve est de ce genre-là, je trouve ça rigolo. (rires)


Tu as beaucoup travaillé la relation entre Terrence et Lydia depuis le début. Leur idylle est-elle vouée à évoluer encore ? As-tu certains développements en tête ?

Je pense qu'en revenant sur ce que j'ai dit précédemment, tu peux avoir la réponse. Quand j'écris un personnage, j'aime lui faire vivre des trucs assez intenses. Par exemple, j'aurais pu faire de Terrence un étudiant après obtention du bac, afin qu'il se retrouve à la fac avec Lydia. Mais j'ai trouvé plus intéressant que Terrence soit le seul à repiquer. Du lycée à l'université, il y a un changement dans les états d'esprit et les délires. C'est pour ça que j'ai trouvé intéressant le fait que Terrence soit le seul à redoubler. Je prends cet exemple pour illustrer la relation de Terrence et Lydia : C'est leur première relation, ils s'aiment, ils y croient. Mais c'est justement plus intéressant de montrer que la vie est pleine de difficultés et qu'on a beau croire en une relation, on ne peut pas prévoir l'avenir, ni les rencontres et les changements. Terrence et Lydia, c'est l'histoire du premier grand amour. Ce n'est pas forcément celui qui dure toute la vie, mais on y croit quand même.


On remarque que tu essais de dépeindre une relation franche, sans exagération, je pense notamment à la première nuit d'amour entre Terrence et Lydia. C'est très différent de ce que l'on trouve dans le manga.

Une « première fois », lorsque les deux sont puceaux, c'est passionnant à raconter. On s'interroge, on s'inspire de son vécu ou de celui de potes... On parle des joies ou des disputes... C'est super intéressant !


Dreamland est considéré comme un manga, sans forcément faire la distinction dans les origines des œuvres. Comment vois-tu cette comparaison ?

On compare souvent Dreamland au manga afin de le valoriser, mais je pense que ce n'est pas comparable. Ce n'est pas la même culture, ni les même codes. Par exemple, je n'ai jamais saigné du nez lorsque j'étais excité par une fille. Oui, c'est un format manga, et le Japon m'a apporté beaucoup, je ne renie pas l'affiliation. Mais je pense qu'en regardant les derniers volumes en date, on peut voir que j'ai pris mon envol et que le public me soutient pour ça. On me dit souvent : « Reno, Dreamland c'est super frais ! ». Mais les shônen japonais sont toujours dans le même délires, par obligation évidemment, c'est très codifié. Si Eiichiro Oda avait les même libertés que Pika me donne, il ferait quelque chose de grandiose. Pour ma part, je suis loin d'être le mec le plus inventif qui soit, mais c'est parce que j'ai moins de restriction que je peux me détacher du schéma classique du shônen et créer quelque chose d'original.


Nous trouvons que tu arrives à merveille à retranscrire la vie à Montpellier !

Je retranscris simplement ce que je vois, ce que j'ai vécu, et ce que vous pourriez vivre. Mais en parallèle, j'écoute les témoignages d'amis et familles plus jeunes ou plus vieux, c'est très important pour mon inspiration, afin que chacun puisse s'identifier dans le récit.


Peux-tu nous parler de ta collaboration avec Tsume ? Est-ce que cela va t'amener à créer de nouvelles figurines ?

Quand j'ai commencé à créer du goodies pour Dreamland avec ma copine, Tsume est venu vers nous, je ne les connaissais pas. On avait un budget pour des petits goodies mais pas assez pour de la figurine, tout en sachant que c'est un domaine auquel je ne m'intéressais pas. Bien-sûr, en tant qu'auteur, on aimerait tous voir nos personnages en figurines.
J'ai rencontré Cyril Marchiol (ndlr : créateur de Tsume) à qui j'ai expliqué que nous étions une petite entreprise. Cyril est quelqu'un de très humain, il a rapidement compris mon discours et a tenu à m'aider après avoir vu le Dreamland Shop. De mon côté, j'ai été bluffé par la qualité des réalisations de Tsume. Il y a donc eu un feeling et Cyril est rapidement devenu un ami. Un prototype a ensuite été réalisé, il nous a permis de lancer la pré-commande durant l'été 2012.
En pré-production, il nous fallait une estimation de la quantité de personnes intéressées par la figurine. Les fans ont compris la démarche, le fait qu'ils achetaient non pas juste pour avoir l'objet mais bien pour qu'il existe. Quand on y pense, c'est une aventure originale, inédite dans le milieu du manga. Selon Tsume, c'est leur plus belle figurine PVC, notamment parce que contrairement aux objets dérivés de Naruto ou Fairy Tail, il y a une collaboration directe entre l'auteur et le fabriquant. Je ne connaissais pas les figurines mais mon cousin Romain, qui est passionné, a beaucoup travaillé la pose de Terrence. C'était un travail de fanatique d'un bout à l'autre, c'est pour ça que je pense me trouver dans une spirale incroyable.


Le Dreamland Shop semble rencontrer son succès. Penses-tu élargir la gamme de produits ?

Là aussi, c'est une opportunité qui s'est présentée. Il y a deux-trois ans, j'ai proposé à Pika de créer des produits dérivés, pas pour toucher plus d'argent mais parce que beaucoup de fans les demandaient. Mais Pika ne fait pas de produits dérivés, j'ai alors réfléchis à des goodies pour satisfaire la demande. On a créé le Dreamland Shop, suite à des accords avec l'éditeur. Mais je suis débordé par l'élaboration des tomes, j'ai proposé à ma copine de gérer tout le projet sachant que je m'occuperais seulement de la réalisation, chose qu'elle a accepté. Depuis, c'est devenu un immense concept, et une grande joie de l'entretenir avec ma copine.
Les réalisations des produits ont commencé par les sweet. On a reçu plusieurs échantillons que j'ai tenu à corriger, parce que le but n'est pas de faire simplement du profit mais de proposer aux fans des produits de qualité. Nous voulions de la nouveauté, et c'est pour cela que tous les dessins fait pour le Dreamland Shop sont des illustrations inédites. On voulait que le fan ait un produit original bénéficiant un visuel différent de ce qu'il a vu dans les bouquins, de manière à satisfaire la confiance qu'il nous a accordé. Avec du recul, on est impressionnés. On reçoit souvent des mails des fans qui expriment leur satisfaction après réception.


As-tu déjà prévu des projets après Dreamland ou pour Dreamland ?

Pour Dreamland, je laisse ma copine gérer tout le Dreamland Shop. Tous les produits qu'on a imaginé il y a deux ans ont été concrétisés, on a juste comme idée la création d'un grand calendrier de ouf, qui afficherait tous les évènements importants de l'année.
Puis j'ai d'autres projets, que j'ai eus avant Dreamland, pendant Dreamland, et que j'aurai après. Tout est une question de temps : je travaille 15 heures par jour donc je ne peux pas faire autre chose que Dreamland. Je pourrai mettre Dreamland en pause un an mais il y a un marché, et je dois battre le fer tant qu'il est chaud.



Remerciements à l'auteur et aux éditions Pika.





http://www.manga-news.com/index.php/actus/2013/12/25/Interview-de-Reno-Lemaire